Un poème de Yann Nibor

jeudi 17 mars 2011 par Fred Le Meur

Yann Nibor est né à Saint-Malo en 1857 et mort en 1947. De son vrai nom Albert Robin, il était d’une famille de marins, lui-même fut d’abord mousse puis marin de La Flotte. Proche des pauvres matelots, il faisait des chansons de leur vie. Il devint le chantre de la Marine nationale.

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LES ALBATROS

Au cap Horn, par un grand coup d’vent,
On saillait malgré nous d’l’avant.

La frégate, avec son p’tit foc,
Attrapait ses trois nœuds au loch,

Quand l’patron du canot-major
Hissé sous les palans d’bâbord,

En rentrant d’venir l’amarrer,
Par un paquet d’mer fut enl’vé.

L’homm’de boué’coupit aussitôt
L’bout d’filin qui la t’nait en haut,

Et la grand’boué’dans’l’eau tombit
Près du nageur qui l’empoignit.

L’cap’tain’fit mett’la barr’dessous,
Haler bas l’foc sitôt l’vent d’bout,

Mais d’vant c’t’ouragan infernal,
Fit d’mander vite à l’amiral,

S’i’fallait armer un canot
Pour sauver l’homm’qu’était à l’eau.

L’amiral voyant c’mauvais temps,
Répondit tout d’suite en montant :

"Non. Trop d’vent ! Trop d’mer ! Trop d’embrun !
"Ça s’rait noyer quinze homm’s pour un.

"Allez, rehissez-moi vot’foc
"Et, en route, aussitôt à bloc."

Le fait est qu’il avait raison :
Yavait des lam’s comm’des maisons,

Qui nous prenaient par le travers
Et balayaient tout à la mer.

Bientôt la tempêt’nous r’poussit,
Et du pauv’bougre on s’éloignit,

Tandis qu’lui, su’a boué’, perché,
Faisait sign’qu’on aill’le chercher.

Mais d’vant c’maudit temps fallait fuir
Et c’est pas nous aut’s qu’i’vit v’nir !

Non, mais c’fut d’gros albatros blancs
Qu’avaient soif de chair fraîche et d’sang.

Comm’de loin en loin on l’voyait
Seul contre eux tous qui s’débattait,

L’amiral dit : "Quel est l’calfat
"Qu’a coupé la boué’de c’temps-là ?

Puis il ajoutit : "Timonier !
"Fait’s moi vit’monter l’aumônier !"

L’aumônier n’fût pas long à v’nir.
Avec tout c’qu’i’faut pour bénir,
I’nous dit, face au pauv’mourant,
La prièr’des agonisants !

Or, pendant qu’les vieux frèr’s pleuraient,
Les sal’s goinf’s, là-bas, s’empiffraient !

Et, quand ces vorac’s fur’nt repus
Quand du pauv’bougre i’n’restit pus,

Su’la boué’, qu’sa pauv’carcass’d’os,
Alors tout’cett’band’d’albatros

Dans les gros nuag’s noirs s’envolit,
L’cœur gai d’avoir le ventre empli !

Mon mat’lot, les sal’s albatros,
I’s n’lui ont rien laissé qu’les os !

Quand su’la mer ya des gros flots,
Terriens, plaignez les pauv’s mat’lots !


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